
Illustration : Nietzsche sans moustache ???
Le texte de Nietzsche – voir en fin d’article – est particulièrement clair.
Ce qui me fait dire que Nietzsche est bien dans sa tête quand il l’écrit.
Je donne ici les citations que j’ai évoquées dans ma copie.
En italique mon commentaire.
Schopenhauer : penser hors du bocal grec
Dans la préface de Le Monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer écrit en substance :
Si le lecteur a aussi reçu le bienfait des Védas, dont l’accès nous est ouvert par les Upanishads, c’est, à mes yeux, le plus grand avantage que ce jeune siècle possède sur les siècles précédents ; car je crois que l’influence de la littérature sanskrite pénétrera en Europe aussi profondément que la renaissance de la littérature grecque au XVe siècle.
Nietzsche arrive alors que la culture allemande – voire européenne – a commencé une remise en question, en particulier par comparaison avec d’autres cultures non-européennes.
Nietzsche et les consolations métaphysiques
Nietzsche combat les « arrière-mondes », les consolations métaphysiques et les doctrines de salut.
Dans l’Essai d’autocritique ajouté en 1886 à La Naissance de la tragédie, il écrit :
« vous enverrez au diable toute cette consolation métaphysique — à commencer par la métaphysique elle-même ! »
Outre la consolation, le problème est le « méta » à savoir être loin, être au dessus du réel – voir Latour ci-après.
Bruno Latour : la science, décrire ou gloser
« Parce que vous pensez que décrire, c’est facile ? Vous devez confondre description et succession de clichés. Pour cent livres de commentaires, d’argumentation, de gloses, il y a seulement un ouvrage de description.
Décrire, être attentif aux états de choses concrets, trouver le seul compte-rendu adéquat d’une situation donnée — j’ai toujours trouvé cela incroyablement exigeant. »
Bruno Latour in Dialogue sur l’acteur réseau
La méthode scientifique commence par la description de l’objet étudié.
C’est d’autant plus vrai en sciences de l’humain où l’objet n’est pas photographiable – communiquer, faire société, enseigner, etc.
Serge Moscovici : la crainte des idées
« […] Nul doute que, durant la plus longue période de l’histoire humaine, toutes les sociétés ont une seule crainte en commun : la crainte des idées. Partout, elles se méfient de leur action et des hommes qui les diffusent. A chaque époque, on commence par rejeter les groupes qui propagent une doctrine ou une croyance neuves : les chrétiens dans l’Antiquité, les philosophes des Lumières aux temps classiques, les socialistes à l’époque moderne. Et, en général, toutes les minorités qui ont l’audace de se rassembler autour d’une idée prohibée ou d’une vision inacceptable – un art déroutant, une science inconnue, une religion extrême, une promesse de révolution – et semblent vivre dans un monde à l’envers […] N’allez pas croire que je décris là une situation d’exception ou une vision extrême, sous prétexte que je vais droit aux faits. Mais cette crainte est aussi une manière de reconnaître la puissance des idées. La plupart des cultures savent qu’elles peuvent avoir des effets aussi sensibles et de même nature que les forces physiques. […] Remplacez [le mot] idée par un terme qui vous semblera plus exacte : idéologie, vision du monde, mythe, information ou représentation sociale. Reste l’intention première : en s’associant, les hommes transforment quelque chose de mental en quelque chose de physique. Il faut la garder à l’esprit et s’en imprégner. En disant que, dans l’idée, il y a une puissance qui opère comme une énergie matérielle, on n’entend pas ce mot au sens métaphorique. On y définit, au contraire, le substrat sans lequel nous ne sommes mutuellement rien. Faute de quoi les liens sociaux n’ont aucune chance de se former, ni de durer. »
Serge Moscovici La Machine à faire des dieux, 1988, p.141-142)
Pourquoi tel individu va-t-il se précipiter sur une « hypothèse quelconque » ?
Parce que cette hypothèse n’est pas dérangeante.
Peter Sloterdijk
« Avec ma terminologie, on dirait que les vérités (que j’appellerai du premier ordre) sont des systèmes immunitaires symboliques. »
Donc l’interlocuteur dispose d’un certain nombre de vérités du premier ordre et, face à une proposition qui le perturberait de manière excessive, il sort les « globules blancs tueurs ». »
« Les vies sont condamnées à un effort permanent visant à dresser leurs boucliers morpho-immunitaires contre les invasions microbiologiques et les lésions sémantiques (nous disons : les expériences) auxquelles elles sont exposées. »
Peter Sloterdijk 2000 p. 5
Idem. La science est une créatrice d’idées nouvelles qui, nécessairement, dérangent.
Michel Foucault : la science c’est ce qui n’est pas illusions … idéologies
« On mesure par là combien sont vaines et oiseuses toutes les discussions encombrantes pour savoir si de telles connaissances peuvent être dites réellement scientifiques et à quelles conditions elles devraient s’assujettir pour le devenir. Les « sciences de l’homme » font partie de l’épistémè moderne comme la chimie ou la médecine ou telle autre science; ou encore comme la grammaire et l’histoire naturelle faisaient partie de l’épistémè classique. Mais dire qu’elles font partie du champ épistémologique signifie seulement qu’elles y enracinent leur positivité, qu’elles y trouvent leur condition d’existence, qu’elles ne sont donc pas seulement des illusions, des chimères pseudo-scientifiques, motivées au niveau des opinions, des intérêts, des croyances, qu’elles ne sont pas ce que d’autres appellent du nom bizarre d’ »idéologie » » .
Michel Foucault Les Mots et les choses p. 376
On retrouve la même polarité que dans le texte de Nietzsche.
Le « pas scientifique » c’est la superstition, l’opinion, la pseudo-explication.
Descartes, Kant, Vaihinger, le « Comme si »
Christophe Bouriau. Le « comme » et le « comme si » dans les deux premières Méditations métaphysiques de Descartes : quelques réflexions. Phantasia, 2015, Usages de la fiction en philosophie, 4, pp.1-12. ⟨10.25518/0774-7136.554⟩. ⟨hal-02996803⟩
Le « Comme si » met en cause – dans certaines situations – la polarité vrai-faux et même thèse-antithèse !!!
Le texte de Nietzsche
« Les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n’importe quel autre résultat : c’est en effet sur la compréhension de la méthode que repose l’esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l’absurdité. Les gens cultivés ont beau apprendre autant qu’ils veulent des résultats de la science, on s’aperçoit toujours à leur conversation, et particulièrement aux hypothèses qu’ils y proposent, que l’esprit scientifique leur fait défaut : ils n’ont pas cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée, qui, à la suite d’un long exercice, a pris racine dans l’âme de tout homme de science. Il leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient qu’ainsi tout est dit. Avoir une opinion signifie par là même chez eux : en devenir aussitôt fanatique et finalement la prendre à cœur comme une conviction. Ils s’échauffent, à propos d’une chose inexpliquée, pour la première idée qui leur passe en tête et qui ressemble à une explication. D’où résultent continuellement, notamment dans le domaine de la politique, les plus fâcheuses conséquences. C’est pourquoi chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond ; alors il saura toujours ce que c’est qu’une méthode et combien est nécessaire la plus extrême prudence. »
Nietzsche Humain trop humain
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